Le paradoxe de la Nouvelle-Orléans

La Louisiane, c'est cet État un peu paradoxal. D'un côté, on se l'imagine tous à l'image de cette Nouvelle-Orléans fantasmée, toujours à la fête, colorée et figée dans le temps. De l'autre, le cinéma nous l'a souvent dépeint comme le terreau des pires rituels vaudous, ou encore comme le théâtre des plus troublants polars.

La réalité mes petits potes, se situe pile entre les deux. Non, on ne s'est pas fait marabouter sur trois générations. Mais il se dégage indéniablement de ce bout de pays une atmosphère mystique qui prend aux tripes. La Nouvelle-Orléans, quant à elle, brille par son paradoxe. Il s'agit d'une ville où la joie est lumineuse, mais où la tristesse et la pauvreté sont omniprésentes.

Mais n'aies pas peur hein, ça pète quand même des culs, NOLA. On te raconte ?

Le gros beat à Gudule

On t'a quitté alors qu'on posait nos fesses dans l'avion à Miami. Les joues encore humides d'avoir dû laisser Bertha derrière nous, on se focalise sur les prochains jours. À quoi cela ressemble vraiment ? J'ai une confession à te faire : la Nouvelle-Orléans est probablement la destination qui m'attirait le plus lors de la "préparation" de ce road-trip. Autant dire que j'étais excité comme un franc-comtois au festival de la cancoillotte.

Fraîchement débarqués après 2h de vol, nous courrons à l'agence de location en serrant les fesses. Qu'allons-nous récupérer comme voiture ? Normalement, on est censés avoir une Bertha-bis. Mais comme rien ne se passe comme prévu avec nous, eh bien on repart en Dodge Charger qu'est-ce que tu veux que je te dise. Si ça ne te dit rien, essaie de t'imaginer une automobile qui se rapprocherait le plus d'un paquebot. Elle est large, massive ; elle nous évoque une espèce de grosse dame de cantine patibulaire : c'est décidé, elle s'appellera Gudule.

C'est avec un rictus de satisfaction qui ne nous quitte plus (notamment depuis qu'on a pu faire claquer la sono de notre véhicule), qu'on pénètre chez notre hôte de la semaine : Aleksandra. Gentillesse et hospitalité incarnée, elle nous propose de venir boire du vin chez elle malgré l'heure tardive (elle a tout de suite su comment nous parler). S'en suivra une conversation fort enrichissante, au cours de laquelle nous avons appris que :

  • Les enfants américains sont de vraies saloperies pourries gâtées à Noël; qui chougnent s'ils n'ont pas reçu le nombre "suffisant" de cadeaux
  • Que les Américains ne disposent en moyenne que de 5 jours de congés payés par an

Glurps.

Aleksandra a une façon assez amusante de nous parler de ses concitoyens. Expatriée serbe depuis plus de 30 ans, elle continue pourtant de se référer aux Américains avec un "eux" un brin dédaigneux. L'heure tournant, elle nous congédie en nous confiant qu'elle a du travail à finir. Elle nous offre le reste de la bouteille de vin. Joie !

On dort comme des bébés dans le lit king size, on remet notre petit rictus en place, et on remonte dans Gudule pour aller — enfin — explorer NOLA.

Lost in translation

La Nouvelle-Orléans est une ville qui se visite assez aisément en un week-end bien tassé. Autant te dire qu'avec cinq jours sur place, nous n'étions pas pressés par le temps. C'est alors avec tout le flegme du monde que nous avons posé pied dans le Quartier Français.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'architecture typique du Quartier Français n'est pas d'inspiration française, mais espagnole.

Toutes les images que tu as en tête à la simple évocation de la Nouvelle-Orléans ? C'est là que tu les trouveras. Les balcons en fer forgé, les façades colorées, les musiciens de rue. L'image d'Épinal de toute une ville — voire d'une région —, contenue dans une superficie de 1,7 km2.

Aleksandra nous avait prévenu : nous garer à NOLA va nous coûter une couille, un rein, le doudou de notre enfance et notre intégrale de Friends. Franchement c'est chaud.

Puis on a découvert l'existence de cette formidable application : BestParking. On parle quand même d'une différence de 15$ de l'heure pour deux parkings éloignés de 300 mètres. Va comprendre.

Malgré la grisaille qui nous gâche un peu la fête, nous promener dans les rues du Quartier Français est un ravissement instantané. Le choc est d'autant plus grand que nous sommes arrivés par le CBD — le quartier d'affaires, bien plus typique d'une grande ville américaine, avec ses gratte-ciels et ses golden boy. Ici tout est bas, presque calme. Je dis presque, car même si le French Quarter est dominé par les piétons, des voitures y circulent également.

On prend un embranchement, puis un autre. On lève les yeux vers ces balcons caractéristiques, et tombons en pâmoison devant les couleurs chaudes des bâtiments de Royal Street.

Un premier contact agréable pour cette ville dont j'attendais énormément, mais pas le coup de foudre annoncé non plus.

Attendons de voir les prochains jours.

Laissez les bons temps rouler

Reste que s'il y a quelque chose de la Louisiane qui me manquera dorénavant chaque jour de mon existence, c'est sa gastronomie. Bon, on ne va pas se le cacher, NOLA sert une cuisine aux antipodes du véganisme. Ici on mange de la bidoche par cargaisons entières, on ébouillante les fruits de mer vivants et on se tartine le bide de poulet frit.

On y a donc bien évidemment dégusté le fameux Gombo, ce ragoût typique de la Louisiane française. Il s'agit d'un potage de viande, de légumes et de fruits de mer assez épais. Ça, c'est pour la base, mais chaque restaurant a sa petite recette perso. D'après les dires d'Aleksandra, "il faut le vouloir pour rater un Gombo". Pas d'adresse à te recommander donc. Va où ton coeur te porte, camarade.

Le lendemain, on a coché toutes les cases de la must-see-list. Quartier Français toujours, on a été plus organisés et on s'est fait un petit planning.

Tu y dénicheras, encore, ces foutues “dents de requin” en résine

On a commencé notre parcours à Jackson Square, où se dresse fièrement la cathédrale Saint-Louis — épicentre du Quartier Français. Déjà la musique est partout. Un groupe de danseurs performe près du port, et un marché d'artisans prend forme le long du parc. Des peintres, des diseurs de bonne aventure et des masseurs thaïlandais sont postés en enfilade le long de St Ann Street. Je m'interroge un moment sur la possibilité de me faire triturer les orteils pendant qu'un énorme type très joyeux me tire les cartes. Puis on tourne finalement sur Decatur Street pour rejoindre le French Market.

Comment mieux résumer ce marché couvert sinon en le qualifiant de marché couvert ? Tu y trouveras quantité de t-shirts trop chers estampillés NOLA, ou Bourbon Street. Tu pourras y déguster — comme nous — des kebabs grimés en Po-boy (autre spécialité du coin) pour le prix de trois Maxi Best-of. Tu y dénicheras, encore, ces foutues "dents de requin" en résine qu'on te vend comme étant les vestiges de bestioles préhistoriques. Bref : alerte attrape-touriste.

On décide alors de s'éloigner un brin des sentiers battus pour nous rendre à Frenchmen Street. Là où se rendent les locaux pour boire un verre, selon Aleksandra. On découvre un rue de la soif pas bien longue, mais plus captivante que tout ce qu'on aura vu dans la journée. Des notes de trompette s'échappent de chaque troquet, des femmes font dérailler leur voix dans des micros chromés, et des contrebassistes nonchalants font aller leurs doigts sur des cordes grosses comme des câbles de frein. La voilà enfin, la Nouvelle-Orléans que j'ai rêvée !

Déshinibé, je fais claquer mes mains comme mémé au championnat régional de Bingo.

Notre chemin nous mena à lever nos coudes au Spotted Cat. Une véritable institution. Un quintette jazz swing se produit sur scène. Enfin, se produisait. Jusqu'à ce qu'on arrive. Notre poisse habituelle quoi.

Qu'à cela ne tienne, on reste amarrés au bar et on vide nos Hurricanes (des cocktails à base d'alcoolémie). Les musiciens remontent sur scène alors que notre vue se trouble et que nos joues rougissent. Déshinibé, je fais claquer mes mains comme mémé au championnat régional de Bingo.

Une chouette soirée, chaleureuse, qui me laisse un souvenir encore aujourd'hui impérissable et rassurant. Je sais dorénavant que, dans au moins une rue du monde, tout n'est que joie et festivités.

Dans une rue seulement, oui. Comme je te l'écrivais plus haut, il existe une autre facette de la Nouvelle-Orléans, tout aussi visible que le lustre de ses cuivres. Traverser le Quartier Français la nuit, c'est aussi se confronter à la réalité, dure, de la pauvreté et de la tristesse. À la lueur des lampadaires, quand les rues se vident, les gammes deviennent mineures. Les trompettes se changent en violons qui pleurent et les guitares suintent le Blues. La musique, toujours, oui. Mais d'attraction quelques rues plus loin, celle-ci se transforme en démonstration d'une réalité quelque peu occultée.

Super Noël

Le lendemain est une journée un peu particulière, en cela qu'elle sera dédiée à l'achat des cadeaux de Noël et d'anniversaire de ma compagnonne de voyage. Un peu difficile d'être discret pour ce genre de choses quand on voyage en duo. Du coup j'opte pour l'honnêteté : - "Cet après-midi je t'abandonne pour acheter ton cadeau d'anniversaire. Bisou."

Après un chouette déjeuner du côté du CBD (chez Commerce, n'hésite surtout pas à t'y rendre !), je laisse Mélissa se perdre en ville alors que je me dirige vers le centre commercial en périphérie de NOLA pour lui prendre un Polaroïd (le Fujifilm Instax SQ10, une merveille). Mais pour Mélissa, le plus important n'est pas le cadeau. C'est la carte d'anniversaire qui l'accompagne. Du coup je file dans une boutique spécialisée et lui achète une carte avec un bébé cochon qui mange de la tarte à la fraise. Je lui trouve aussi un joli papier cadeau avec des Pugs. Banco : on rentre à la maison pour emballer tout ça. Autant dire que c'est ce qui m'aura pris le plus de temps.

Mais ce que je t'ai pas encore dit, c'est que je suis un vil petit coquin ! En effet, dès le premier soir, Aleksandra nous a présenté des bijoux qu'elle confectionne elle-même. Des bracelets, plus exactement. Des trucs magnifiques, fins et originaux. Dès le lendemain, j'ai envoyé un texto à Aleksandra pour lui dire que j'aimerais lui en acheter un pour l'offrir à Mélissa. J'ai donc profité de ma solitude momentanée pour aller conclure le deal avec notre hôte. Elle s'est même donné la peine d'emballer ça dans un joli petit paquet ! Mieux ! Lui ayant confessé qu'un autre de ses bracelets m'avait tapé dans l'oeil, elle a décidé de me l'offrir. Je t'ai déjà dit que c'était la gentillesse incarnée ?

 Le poulet frit de Willie Mae hante encore mes jours et mes nuits.

Le poulet frit de Willie Mae hante encore mes jours et mes nuits.

La — difficile — bataille contre le papier cadeau finalement remportée, je remonte dans Gudule pour rejoindre Mélissa, qui est partie se perdre dans le quartier de Tremé pour admirer une oeuvre de Banksy. Il s'agit de l'un des plus vieux quartiers afro-américains des États-Unis ! Et celui-ci a particulièrement pris cher lors de l'ouragan Katrina en 2005.

Qu'à cela ne tienne, si tu y passes, arrête-toi manger chez Willie Mae, qui sert ce que les critiques de tout bord s'accordent à qualifier de "meilleur poulet frit du monde". On confirme. Par contre, fais gaffe à ne pas laisser ta carte bleue en guise de pourboire à ta serveuse, comme je l'ai fait.

Tremé-rité

C'est notre avant-dernier jour à NOLA, et on commence à avoir bien fait le tour de ce que la ville avait à offrir. Si je dois être tout à fait honnête avec toi (et avec moi tiens, ça fait jamais de mal), je pense que j'ai été plus surpris par l'architecture d'une Charleston ou d'une Savannah que par celle de la Nouvelle-Orléans. Pour autant, la ville dispose d'une ambiance absolument unique que l'on n'a retrouvée nulle part ailleurs.

Du coup, on décide de se lancer dans un truc qu'on a encore jamais fait auparavant : le Geocaching. Si ça ne te dit rien, c'est une sorte de chasse au trésor. Via l'application dédiée, la communauté de géocacheurs dissimule, partout dans le monde, des petits objets creux (appelés caches). Le but est de suivre les quelques indices laissés sur l'appli pour dénicher la cache, et laisser ton nom sur le petit bout de papier qui s'y trouve. Bref, ça permet de découvrir une ville autrement, et de retomber en enfance le temps d'une chasse au trésor.

Le genre de truc utilisé par ton dealer

Chasse qui nous a de nouveau amenés dans le quartier de Tremé, pour fouiller des buissons. On y a trouvé un vieux téléphone tout pérave. Le genre de truc vendu chez ton marchand de journaux. Ou le genre utilisé par ton dealer. Est-ce vraiment la cache que l'on doit trouver ? Aucune idée. On laisse un petit papier à l'intérieur pour signifier notre découverte, et on tourne les talons pour retourner en ville.

Et tu sais quel jour on est ? ON EST LE VENDREDI 15 DÉCEMBRE. Soit le jour de la sortie de Star Wars VIII au cinéma. On passera donc notre dernier soir à la Nouvelle-Orléans à se régaler d'un excellent film, dans un siège inclinable au top, et avec assez de popcorn à nous deux pour remplir une baignoire.

Il nous reste bien une toute dernière chose à faire avant de prendre la route vers l'ouest et Bâton-Rouge. Faire un tour en bateau dans les bayous environnants.*

Une activité qui nous a occupés tout l'après-midi, et qui nous a fait visiter parmi les paysages les plus intrigants qu'on ait pu voir jusqu'ici. Malheureusement, point d'alligator ou de crocodile à l'horizon. Pas grave, on a eu notre lot lors de notre visite aux Everglades ! On repart transis de froid, mais émerveillés par tant de jolies choses.

Le soleil se couche sur la Nouvelle-Orléans lors de notre retour. Le temps d'un dernier coup d'oeil au Quartier Français, et nous prenons la route vers l'une des autres destinations phares de la région : Bâton-Rouge.

Enfin, que l'on croyait... Je te raconte ça dans quelques jours !

Pierre

*En réservant ton activité via ce lien, nous toucherons une toute petite partie de ton achat. Ce qui nous permettra de nous payer des glaces. C'est bon les glaces.

 
 

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